Les voix de mon poème

Les femmes de ma mémoire
traversent les allées de mon poème
elles vont et viennent
dans leurs vêtements de moire

grand-mère œuvre dans la cuisine
où une tarte aux pommes
exhale son arôme
jusque dans le cœur de ma rime

dans son jardin ma mère suspend
une corde où des anges
en robe blanche
se balancent face au vent

les femmes de ma mémoire
sont les voix de ce poème
dont je retiens sur mes lèvres l’haleine
qui se dépose dans l’or du soir

parées de leur traîne de ciel
des lignées de femmes
jettent alors leur poussière d’âme
puis s’en retournent à tire-d’aile

de l’autre côté des mots
où elles enfantent dans le silence
le poème qui renaît sur la page blanche
et palpite sous le grain de ma peau

Françoise Urban-Menninger

Ombres de la pensée – Alda Merini

Quand j’ai été hospitalisée pour la première fois dans un asile, je n’étais pas beaucoup plus qu’une enfant, j’avais bien sûr deux filles et une certaine expérience derrière moi, mais mon âme était restée simple, propre, attendant toujours que quelque chose de beau se dessine sur mon horizon ; par ailleurs, j’étais poète et je partageais mon temps entre les soins procurés à mes petites filles et les leçons que je donnais à quelques élèves, j’en avais même beaucoup qui venaient à mon école et enjouaient ma maison de leur présence et de leurs cris joyeux. En somme, j’étais une épouse et une mère heureuse, bien que parfois je donnais des signes de fatigue et que mon esprit s’embrumait. J’essayais de parler de ces choses à mon mari mais il semblait ne pas les comprendre et ainsi mon épuisement s’aggrava, et, lorsque ma mère mourut, à laquelle je tenais plus que tout, les choses allèrent de mal en pis si bien qu’un jour, exaspérée par l’immensité du travail et une pauvreté continuelle et puis, qui sait, en proie aux fleuves du mal, je fis un esclandre et mon mari ne trouva rien de mieux que d’appeler une ambulance, ne prévoyant certes pas que l’on m’aurait emmenée à l’hôpital. Mais les lois étaient alors précises et il était établi, encore en 1965, que la femme était soumise à l’homme et que l’homme pouvait prendre des décisions concernant son avenir.

Je fus donc internée à mon insu. Moi, j’ignorais jusqu’à l’existence des hôpitaux psychiatriques puisque je n’en avais jamais vu, mais lorsque je m’y suis retrouvée, là au milieu, je crois qu’à ce moment précis je suis devenue folle au sens où je me suis rendue compte d’être entrée dans un labyrinthe dont j’allais avoir beaucoup de mal à sortir.

Alda Merini (Extrait de La pazza della porta accanto)

La nuit – Elie Wiesel

Jamais je n’oublierai cette nuit, la première nuit de camp qui a fait de ma vie une nuit longue et sept fois verrouillée.
Jamais je n’oublierai cette fumée.
Jamais je n’oublierai les petits visages des enfants dont j’avais vu les corps se transformer en volutes sous un azur muet.
Jamais je n’oublierai ces flammes qui consumèrent pour toujours ma foi.
Jamais je n’oublierai ce silence nocturne qui m’a privé pour l’éternité du désir de vivre.
Jamais je n’oublierai ces instants qui assassinèrent mon Dieu et mon âme, et mes rêves qui prirent le visage du désert.
Jamais je n’oublierai cela, même si j’étais condamné à vivre aussi longtemps que Dieu lui-même. Jamais

Elie Wiesel

La nuit – Elie Wiesel

Jamais je n’oublierai cette nuit, la première nuit de camp qui a fait de ma vie une nuit

longue et sept fois verrouillée.

Jamais je n’oublierai cette fumée.

Jamais je n’oublierai les petits visages des enfants dont j’avais vu les corps se

transformer en volutes sous un azur muet.

Jamais je n’oublierai ces flammes qui consumèrent pour toujours ma foi.

Jamais je n’oublierai ce silence nocturne qui m’a privé pour l’éternité du désir de vivre.

Jamais je n’oublierai ces instants qui assassinèrent mon Dieu et mon âme, et mes rêves

qui prirent le visage du désert.

Jamais je n’oublierai cela, même si j’étais condamné à vivre aussi longtemps que Dieu

lui-même. Jamais.

Elie Wiesel