La poésie est réelle

Entre ce que je vois et dis,
entre ce que je dis et tais,
entre ce que je tais et rêve
entre ce que je rêve et oublie,
la Poésie.
Elle glisse
entre le oui et le non :
elle dit
ce que je tais,
elle tait
ce que je dis,
elle rêve
ce que j’oublie.
Elle n’est pas un dire :
elle est un faire.
La poésie
se dit et s’entend :
elle est réelle.
Et à peine je dis
« elle est réelle »
elle se dissipe.
Est-elle ainsi plus réelle ?

Octavio Paz

L’écrivain, la solitude

Voyez- vous, un écrivain travaille solitairement, est jugé dans la solitude, surtout se juge lui-même dans la solitude. Ce n’est pas bon, ce n’est pas sain. S’il est normalement constitué, une heure vient où il a besoin du visage humain, de la chaleur d’une collectivité. C’est même l’explication de la plupart des engagements d’écrivain : le mariage, l’Académie, la politique. Ces expédients n’arrangent rien d’ailleurs. On n’a pas plutôt perdu la solitude qu’on se prend à la regretter, on voudrait avoir, en même temps, les pantoufles et le grand amour, on veut être de l’académie sans cesser d’être anticonformiste, et les engagés de la politique veulent bien qu’on agisse et qu’on tue à leur place mais à condition qu’ils gardent le droit de dire que ce n’est pas bien du tout.

Albert Camus (Pourquoi je fais du théâtre?)