La rêverie

Ce que j’aime dans l’écriture, c’est plutôt la rêverie qui la précède. L’écriture en soi, non, ce n’est pas très agréable. Il faut matérialiser la rêverie sur la page, donc sortir de la rêverie. Parfois, je me demande comment font les autres ? Comment font ces auteurs qui, comme Flaubert le faisait au XIXe siècle, écrivent et réécrivent, refondent, reconstruisent, condensent à partir du premier jet dont il ne reste finalement rien ou presque rien dans la version finale du livre ? Ça me semble assez effrayant. Personnellement, je me contente d’apporter des corrections sur un premier jet, qui ressemble à un dessin qui aurait été fait d’un seul trait. Ces corrections sont à la fois nombreuses et légères, comme une accumulation d’actes de microchirurgie. Oui, il faut trancher dans le vif comme le chirurgien, être assez froid vis-à-vis de son propre texte pour le corriger, supprimer, alléger. Il suffit parfois de rayer deux ou trois mots sur une page pour que tout change. Mais tout ça, c’est la cuisine de l’écrivain, c’est assez ennuyeux pour les autres.

Patrick Modiano

Prononcer son nom

Au fil de toutes ces années passées à collectionner les mots, j’ai constaté une chose : on peut très souvent dire combien une personne en aime une autre à la façon dont elle prononce son nom. Je crois que c’est un des meilleurs sentiments au monde, lorsqu’on sait que son nom est en sécurité dans la bouche de quelqu’un d’autre ; lorsqu’on sait qu’il ne le criera jamais comme un juron, mais le prononcera ou le chuchotera comme un Il était une fois.
Saci Lloyd

L’écriture est une anatomie

Je n’écris pas une histoire mais une langue, je n’écris pas une situation mais une forme, je n’écris pas des personnages mais des langages, je n’ai pas besoin de sentiments, d’anecdotes d’amour, je veux des puissances, des mots ajustés, des possessions, des folies, des guérisons, je veux des volumes pas des décors, pas des déguisements, pas des costumes, je me fous de la narration, de la progression, je marche dans la boue, je tombe à genoux, je frappe au cœur, chaque mot est une découverte, une horreur, une solitude, deux mots sont un miracle, les recherches interrogent, soulèvent le sujet, l’écorchent, l’écriture est une anatomie, elle sort chaque organe, le pèse, soupèse, le dissèque, je passe des mois à remettre dans ce corps écartelé les organes étudiés, je referme, suture au fil de crin, au fil rouge, au fil noir la peau de mon support, ses poumons remplis d’eau et de pierres, tant qu’il ne respire pas je ne respire plus, nous supprimons l’air entre les mots, il n’y a rien de plaisant à me lire, rien de confortable, rien de réconfortant, la langue s’essuie au regard humide, luisante elle pénètre, s’insinue si bien aiguisée qu’elle scarifie, laisse trace, devient trace.

Perrine Le Querrec