Poème de Gabrielle Althen

Et d’un bleu sans archives, antérieur au toucher,

Conserver la mémoire, la mémoire du regard,

La pure mémoire de croire…

Et, au-delà des mûres sèches de nos doigts,

Reconnaître l’épure mise à nu de ce ciel,

Une ligne d’étreinte haute et mauve sur l’abîme

Où un château de roche debout sur le couchant,

Enfance capitale, diapason de l’instant,

Et quand le vent limpide balaye les pins de la mémoire,

Comme un rebord au jour, retrouver la démesure,

La sauvegarde crénelée devant le vide suave,

Ou bien, moins jeune parmi nous, l’éternité s’endort,

O douceur….

Mais toujours

Mais toujours, nous y sommes

Gabrielle Althen

L’homme et la mer – Baudelaire

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

Charles Baudelaire

Le langage

Le langage sert à produire un message, qui ne prend sens que dans la mesure où il y a un destinataire. Je vous parle en ce moment, vous êtes la raison d’être de mon discours. Seuls les fous parlent dans le désert. Encore le fou se parle-t-il à lui-même. Mais un texte, à qui parle-t-il ? À tout le monde !

Laurent Binet (La septième fonction du langage)

Poème de Marie Uguay

Je vous désire de nulle part
d’aucun mot décisif
mais d’une supplication invisible
où convergent tous les sentiments exaltés
(…)
Un iris balance ses pétales mauves
le soleil s’y noie
et toute une lourdeur de début et de fin de jour
s’est installée dans mon corps
je suis démantelée
sans plus d’appréhension et de mémoire
que cette lumière qui sombre
Je n’ai aucune promptitude
je suis là déchaînée mais inerte
Il n’y a plus que cette brisure ensoleillée
cette blanche impulsion où la vie se déploie
cet instinct de la lumière où tout vous constate en secret

Marie Uguay