L’ivresse

Un jour, (…) nous avions longuement déploré la monotonie de notre avenir. Nos vies étaient engagées l’une à l’autre, nos amitiés à jamais fixées, nos carrières tracées et le monde suivait son cours. Nous n’avions pas trente ans, et plus rien de neuf de nous arriverait, jamais. (…) Quelquefois, je tombais de mon olympe. Il m’arrivait, si un soir je buvais un verre de trop, de verser des torrents de larmes ; ma vieille nostalgie de l’absolu se réveillait : à nouveau je découvrais la vanité des fins humaines et l’imminence de la mort ; je reprochais à Sartre de se laisser prendre à cette odieuse mystification : la vie. (…) Je plaidais qu’en détruisant les contrôles et les défenses qui normalement nous protègent contre d’insoutenables évidences, l’ivresse m’obligeait à regarder celles-ci en face. Je pense aujourd’hui que, dans la condition privilégiée qui est la mienne, la vie enveloppe deux vérités entre lesquelles il n’y a pas à choisir et qu’il faut affronter ensemble : la gaieté d’exister et l’horreur de finir. Mais alors je basculais de l’une à l’autre. La seconde ne l’emportait que par de brefs éclairs mais je la soupçonnais d’être plus valable.
Simone de Beauvoir

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