Le sommeil

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : Je m’endors. Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé.
Marcel Proust (Du côté de chez Swann)

La bêtise

Tout est relatif, même la bêtise. À ce sujet, il convient de rappeler ce mot ineffable de Courteline : Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est une volupté de fin gourmet.
Louis-Philippe Robidoux

La femme

La femme, même dévêtue, reste vêtue d’elle-même et des signes de sa vie. Elle s’offre à la lecture; il faut apprendre du bout des doigts à lire et à déchiffrer ce solfège. On peut la dévêtir d’innombrable fois en étant assuré de la découvrir toujours.
Jean-Pierre Otte

Le charme de la femme

Le charme de la femme, quand celle-ci n’est pas rabaissée par toutes sortes de conditions extérieures, vient de ce qu’elle est la magique transformatrice, virtuellement capable de tout retourner en grâce aérienne, et aucune tentative de l’avilir n’y peut rien. Elle est chair certes, mais combien cette chair se transmue sans cesse en murmures, en parfums, en radiance, en ondes infinies dont il importe de ne pas étouffer la musique.
François Cheng