La dénégation

Dans “Par-delà le bien et le mal”, Nietzsche montre en quelques mots le fonctionnement de la dénégation : « « Voilà ce que j’ai fait », dit ma mémoire. « Je n’ai pu faire cela », — dit mon orgueil, qui reste inflexible. Et finalement c’est la mémoire qui cède »
.…Quoi qu’il en soit, Nietzsche a raison d’opposer le travail de la mémoire et celui de l’orgueil, autrement dit : les logiques de l’histoire (qui inquiètent) et les folies de la passion (qui rassurent). Ce conflit entre le sang froid de ce qui a eu lieu et le sang chaud de ce qui pourrait être, ce combat entre ce qui est et la virtualité, cette lutte entre la modestie du réel et l’arrogance des idées, entre l’immanence épicurienne et l’intelligible platonicien, entre « le sens de la terre » nietzschéen et le transcendantalisme kantien, cette dialectique, donc, produit en effet d’infinies contorsions dont le déni naît.
La dénégation pousse comme une fleur du Mal sur le fumier d’un orgueil immodéré : on se croit grand, fort, beau, on s’imagine puissant, important, on se rêve immense, on se figure célèbre, connu, on s’envisage vertueux ; or, on est le contraire, l’inverse : petit, faible, laid, impuissant, quelconque, ridicule, inconnu, ignoré, vicieux. On s’estime, donc on se dit, princesse, généreuse, magnanime, bienveillante, compatissante, partageuse, altruiste ; on est fée Carabosse, intéressée, égoïste, mesquine, petite, méchante, jalouse. La mémoire dit : « fée Carabosse » ; l’orgueil affirme : « Princesse »… La mémoire plie ; l’orgueil triomphe. Tout ce qui montre la laideur disparaît et n’a pas eu lieu ; tout ce qui dévoilerait la beauté, et qui n’a pas eu lieu, devient vérité de substitution : le monde du dénégateur est un monde de remplacement, un univers dans lequel ce qu’on n’est pas parvenu à être laisse toute la place à ce qu’on aurait voulu être, et qui devient le vrai…
Michel Onfray

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