Le plaisir de la phrase

Le plaisir de la phrase est très culturel. L’artefact créé par les rhéteurs, les grammairiens, les linguistes, les maîtres, les écrivains, les parents, cet artefact est mimé d’une façon plus ou moins ludique; on joue d’un objet exceptionnel, dont la linguistique a bien souligné le paradoxe : immuablement structuré et cependant infiniment renouvelable : quelque chose comme le jeu d’échecs.

Roland Barthes

Histoires séduisantes

Ce qui me touche et me séduit dans les livres, les films, le théâtre, plus que les histoires elles-mêmes, c’est ce qui les habille. La façon dont on me les raconte, leur texture, le tissu dont elles sont tissées, leur grain comme on dit en photographie.

Jean-Claude Mourlevat

Murmures

Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l’oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n’imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur ! Non, vous tremblez toujours sans même savoir pourquoi.
Carole Martinez (Du domaine des murmures)

Etres de désir

Les humains sont des êtres de désir, et le désespoir leur arrache leur propre essence, les dessèche, les étripe, les ruine, les expulse d’eux-mêmes par le chemin modéré et trompeur qui conduit au destin des choses, à la fatigue des végétaux poussiéreux, des minéraux enterrés et inertes.
Almudena Grandes

Les larmes

Quel phénomène étrange que les larmes ! Présentes dans la douleur comme dans la joie, hypocrites ou attendrissantes, elles glissent d’une émotion à l’autre. Sincères ou fallacieuses, elles ne sombrent jamais dans l’indifférence !
Lise Bergeron

Dans les yeux

Je crois qu’un lac, un saphir, qu’une pierre vulgaire, une portion de ciel, un sérac bleuâtre, que la mer au sourire innombrable, ce soleil jaune ou le visage chromatique des constellations, la robe striée d’un jaguar, le vol vif d’un colibri, que le corps nu de Vénus… me voient tout autant et parfois mieux que je ne sais les voir. Car ils reçoivent, stockent, traitent, émettent de la lumière ; brillent donc comme des yeux. Oui, laissez-moi rêver : comme la plupart des choses renvoient la lumière tout autant qu’elles la reçoivent, la piègent et la traitent, j’imagine qu’elles voient tout autant qu’elles sont vues. Je me crois, je me vois vu par elles.
Michel Serres

Emerveillés de la vie

Le soleil ne se couche jamais pour les aventuriers. Le crépuscule n’est jamais pour les émerveillés de la vie. Il est si rare et tellement décevant de trouver ce qu’on cherche, mais il est tellement amusant de chercher sans savoir et de trouver sans s’y attendre.

Daniel le Bras