Ma vie est ma vie

Toute ma vie, j’ai eu plusieurs fois par jour le sentiment que ma vie était magnifique ou bien lamentable. Et que le verdict viendrait, peut-être bientôt, d’un virage décisif ou d’un point final qui forcerait la balance d’un côté ou de l’autre. Mais le grand âge m’apprend ceci : ma vie n’est pas magnifique ou lamentable, elle est les deux à la fois. Elle a deux lectures possibles, et encore bien d’autres. Ma vie est ma vie, une suite de moments en tout genre, et je peux la voir à la Houellebecq, à la Walt Disney, à la Victor Hugo, à la Woody Allen… il ne tient qu’à moi.

Elisa Brune

Merveilles de la nature

De toutes les merveilles de la nature, la plus étonnante, c’est l’homme. C’est lui qui, poussé par les vents orageux, traverse les mers blanchissantes, et fend les flots qui mugissent autour de lui; il fatigue la terre, cette déesse vulnérable, immortelle, inépuisable, en déchirant son sein chaque année avec la charrue que traîne un laborieux coursier.

Sophocle

La vie se passe

Chacun poursuit son chemin, personne ne peut jamais vous aimer assez pour vous prendre inlassablement dans les bras. Vous le savez. La vie n’est pas ce conte de fées que vous lisiez autrefois. Parfois, un enfant vient. La lumière se fait plus intense. Vous êtes brûlé au-dedans de vous par quelque chose que vous ne connaissiez pas, qui vous déborde. Il y a cette joie, miraculée, surgie d’on ne sait où, et la solitude, profonde, infinie, qui par moments vous étreint. La vie se passe.

Laurence Tardieu

Miracle de la nature

A bien y réfléchir, le corps de la femme incarne le plus ardent miracle de la nature. Ou, plus précisément, c’est la nature qui en elle se résume en miracle. N’est-il pas vrai que toute la beauté de la nature s’y trouve : douce colline, secrète vallée, source et prairie, fleur et fruit ? Ne faut-il pas appréhender ce corps comme un paysage ?
François Cheng

Soleil illusoire

Je suis toujours étonnée de voir à quel point les gens ont peur du noir, alors qu’ils se sentent en parfaite sécurité pendant la journée, comme si le soleil leur apportait une protection absolue contre les forces du mal. Pourtant c’est faux. Le soleil ne fait que vous bercer de sa douce chaleur, avant de vous balancer tête la première dans la poussière. La lumière du jour n’a pas de vertu protectrice. L’horreur peut surgir à tout moment, le malheur n’attend pas après le dîner.

Katja Millay

Les ombres autrefois

Dans l’épuisement du matin
l’homme est courbé comme le saule
au bord de la rivière mauve
l’homme se prend la tête à deux mains

je me sens couler doucement
entre les roseaux de la rive
je ne rime plus je dérive
un papillon mon ultime compère

attrape un rayon de soleil
il ne sait rien de la durée
mais quant à moi j’ai trop duré
je demande que l’on me laisse

Jean-Claude Pirotte

Le plaisir de la phrase

Le plaisir de la phrase est très culturel. L’artefact créé par les rhéteurs, les grammairiens, les linguistes, les maîtres, les écrivains, les parents, cet artefact est mimé d’une façon plus ou moins ludique; on joue d’un objet exceptionnel, dont la linguistique a bien souligné le paradoxe : immuablement structuré et cependant infiniment renouvelable : quelque chose comme le jeu d’échecs.

Roland Barthes